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Les tribulations d'Éric Dubois- Journal.

TEXTE D'ALAIN HAYE - LES VASES COMMUNICANTS DE DÉCEMBRE 2011

2 Décembre 2011, 00:00am

Publié par ERIC DUBOIS

 

Les pieds de veau sauce ravigote…

et quelques pommes de terre vapeur.

 


 

 


 

- « Et vous faites quoi dans la vie ? »

- « Je suis peintre animalier. »

 

Le Bistrot d’Orsay était bondé, comme chaque midi.

 

- « Ah ! Bonjour monsieur Bean, z’êtes pas en avance jurd’hui… »Le loufiat affairé à chalouper entre les tablées, les coudes virevoltant au dessus de la cohue méridienne, leva son bras devant moi que la sueur aigre m’agressa les narines, me désignant une table au fond de la salle où avait commencé de déjeuner un petit homme chauve à moustache rousse portant un tablier bleu moucheté de taches multicolores et qui venait de se faire servir des pieds de veau sauce ravigote entourés de pommes de terre vapeur quand je me suis présenté m’asseoir face à lui.

 

Il me fit quelque place à sa table, me lançant un gras bonjour, soulevant quelque peu les fesses de sa chaise.

Après quelques minutes durant lesquelles je plongeai encore tout habillé dans la carte des plats, il me dit par-dessus :

- « Je vous conseille les pieds de veau sauce ravigote… c’est leur spécialité. Il n’y a qu’ici que j’en mange des pareils. »

- « Ah bon !? »fis-je, descendant la carte pour le remercier d’un regard. Pas convaincu que mon estomac en apprécie l’augure, je remontai la carte sur mes yeux pour me le cacher, apercevant par en-dessous des traces de peinture sous ses ongles.

Il avait l’air d’un habitué alors que je l’étais et ne l’avais jamais vu auparavant ici. Il y a des gens qu’on croise tous les jours et qu’on ne voit jamais.

 

Je me réfugiai sur le menu du jour ; une escalope vénitienne accompagnée de fusili lunghi bucati, me décidant à quitter mon pardessus après que le serveur eut enregistré ma commande. Qu’est-ce qu’une escalope peut avoir de vénitien ?

En attendant mon plat, mon hôte me proposa un verre de sa bouteille, du médoc, que l’hypocrite que je suis ne sut refuser, m’obligeant du coup à engager la conversation, moi qui suis plutôt taiseux.

 

- « Et vous faites quoi dans la vie ? »

- « Je suis peintre animalier. »

- « Ah !! Un artiste, ça m’a toujours fait rêver, moi qui n’ai jamais su tenir un crayon et encore moins un pinceau. Vous devez connaître le tableau de Rosa Bonheur : « Labourage nivernais », non ? Parce que je viens de cette région, le Nivernais, voyez ? »

- « Non ! »

Ce « non » m’emperla.

 

- «… et, c’est quoi vos animaux de prédilection, ceux que vous aimez particulièrement peindre ? »demandai-je alors, d’un air le moins empesé que je pus.

- « Un peu de tout, mais j’aime bien les insectes, les fourmis, surtout les fourmis, les noires, c’est un exercice de style pour moi. Bien sûr, à la demande, je peins des lézards, des couleuvres, des souris, des chats, chiens, lapins, perroquets, canaris… enfin toutes sortes d’animaux domestiques. Mais les fourmis, ça c’est mon truc, ma marque de fabrique. Bon, il m’arrive aussi de peindre des poissons quelques fois…mais je n’aime pas trop peindre des poissons ! »Il parlait sans cesser de sucer ses pieds de veau que je ne voyais que son crâne confit de tâches de rousseurs, rousses comme sa moustache ravigotée.

- « Ah oui, les poissons, ce doit être une technique spéciale. »

- « (…) »

J’eus hâte que mon escalope arrivât.

 -  «  (…) Et les animaux sauvages, ça ne vous tente pas ? »

- « Si si bien sûr, c’est un rêve pour moi… »

- « Et alors, vous n’avez jamais essayé de peindre, je ne sais pas moi, un lion, une girafe, un hippopotame ou un éléphant tiens ? »

- « Ah un lion, ç’aurait pu, mais non ! Quant à peindre une girafe, un hippopotame ou un éléphant, quand bien même on me le demanderait, c’est mission impossible ou alors, il faudrait que je me rende sur place. »

- « Vous rendre sur place, oui, enfin… »

- « Ben oui, ils ne rentreraient pas dans mon atelier, et puis, il faudrait les endormir, s’ils bougent, comprenez, je ne peux pas travailler proprement ! Y’a bien une fois, si, j’ai peint une truie, oui, oui, une truie, énorme, près de 300 kg ! Bon, ce n’est pas vraiment une bête sauvage une truie, mais quand même, 300 Kg, ça l’fait ! Chez un ami, enfin le mari d’une cousine, qui sont éleveurs, dans le Finistère, voyez ? »

- « Non. »

- « J’étais là-bas pour le baptême de la p’tite dernière, Elvire qu’ils l’ont appelée. Bon, bref. Elle venait de mourir (…)

- « Oh quelque malchance, le jour de son baptême (…)

- « Ah, mais non, je parle de la truie, oui, qu’est morte le jour du baptême de la p’tiote… Enfin, que le mari de ma cousine a estourbie pour l’occasion. Non, vraiment, ç’a été une belle expérience ma foi. Donc, le mari de ma cousine l’avait accrochée par un tendon de la patte au croc d’une poutre, dans le garage, avec un bras Hercule, la tête en bas avant de l’égorger pour la saignée, que je pouvais en faire le tour… Et là, vraiment, je vous assure, j’ai pris mon pied ! Je l’avais peinte en CENDRILLON !! Ça m’avait pris toute la nuit quand même hein ! Mais le résultat était là, magnifique ! Une vraie tuerie !! Ah ah !! Je vous dis pas la tête du boucher et des amis le lendemain matin ! »

 

Elle est inexprimable cette peur archaïque qui vous envahit subitement, où l’on se sent aussi seul qu’un nourrisson au fond d’un couffin abandonné sur la bande d’arrêt d’urgence d’une autoroute polonaise un jour de pluie, et mon escalope qui n’arrivait pas.

 

- « Excusez-moi, je vais aux toilettes… me ...laver les mains… »

Baissant la tête sur une dernière resucée, mon peintre animalier leva sa paume en signe d’acquiescement.

 

Au troisième coup frappé à la porte des W.C, je me décidai à en sortir. L’eau froide me rafraîchit, j’avais comme un coup de fièvre, qu’est-ce que j’étais pâle !

A mon retour, à la table, mon peintre n’y était plus. Ne restait que la bouteille de médoc au tiers encore remplie quand le serveur arriva, un plat au-dessus de sa tête. Je n’avais auparavant jamais ressenti autant de plaisir à l’arrivée d’une escalope. Mais, il s’arrêta deux tables plus loin déposer le plat et d’une enjambée me fit face.

 

- « Z’êtes arrivés un peu tard monsieur Bean, plus d’escalope ! Je vous sers une échine de porc avec les fusili lunghi bucati ? »s’essuyant les mains dans son torchon.

- « Euh ???? … ben disons que…je sais pas… Il vous reste des pieds de veau sauce ravigote ? »

-  « Ah, depuis l'temps que vous venez monsieur Bean, devriez savoir qu’on ne fait pas d’ça ici. C’tait une blague,  hein ? Bon, une belle échine de porc alors… allez ça roule ! »

 

- « Et une échine de porc fusili lunghi bucati pour monsieur Bean, OUNOooo !!

 

Ne regarde pas la salle, ne bouge pas, fixer la bouteille, respirer, respirer, respirer….

 

ALAIN HAYE

Décembre 2011

 

 

 

 

 

Alain Haye est né un 14 février 1959, sous la bonne étoile de Saint-Valentin. Amoureux des mots, il est journaliste depuis un quart de siècle à Nevers-sur-Loire. Auteur de nombreuses nouvelles, il a par ailleurs rédigé l’ensemble des textes du livre « Sur le chemin qui marche » paru en 2003. Novice dans le monde de l’édition, il a créé tout récemment un blog « le grapho.blog » où il publie régulièrement ses textes. Inspirées par Queneau, Pérec, Sternberg, Michaux, Pierre-Autin Grenier et ses souvenirs d’enfance, ses nouvelles font la place belle au dialogue, à l’humain. C’est drôle et sensible, loufoque et absurde.

 

 

 

 

Vous trouverez sur le blog d'Alain Haye  "Le grapho. Blog " : http://alainhaye.over-blog.com   un texte d'Eric Dubois ( à la date du 1 décembre 2011- mis en ligne le 2 décembre 2011) dans le cadre des Vases Communicants de Décembre 2011.

 

 

Plus d'infos sur les Vases communicants :

 

http://www.liminaire.fr/spip.php?article1148

 

La listes des blogs participant aux Vases Communicants de Décembre  2011

 

 

 

http://rendezvousdesvases.blogspot.com

 

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