Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Les tribulations d'Éric Dubois. Journal de poésie.

LES CORBEAUX - TEXTE INEDIT DE JEAN-JACQUES NUEL

24 Janvier 2010, 10:48am

Publié par ERIC DUBOIS

Les corbeaux




La bise glaciale soufflait sur la plaine, sans obstacle. Tous les arbres, toutes les haies avaient été arrachés. Jacques était au milieu de la surface rectangulaire, entre la route nationale 6 et l’autoroute A6 qui traçaient deux voies parallèles du nord au sud, distantes de près d’un kilomètre. Au cœur de ce qui avait été son domaine. L’enfance était morte quelques années auparavant, avec le paysage originel. Le tracé de l’autoroute, puis les travaux de remembrement avaient transformé la plaine luxuriante et sauvage en un terrain vague et dénudé. Sur les prés clos d’un simple fil électrique, sur les champs de maïs coupés ras, sur les chemins droits, dans les fossés rectilignes, la neige et le gel avaient formé des plaques blanches. Le reste apparaissait sombre, de la couleur de la terre et de l’asphalte.

- Il y a un autre projet d’infrastructure, avait dit un jour le maire sur la place du village, celui d’un terrain d’aviation sur les communes voisines d’Anse et de Quincieux. Les plaines sont des voies royales pour les transports.

De la fenêtre de sa chambre qui donnait sur la désolation du paysage, Jacques avait vu arriver les oiseaux. Des milliers d’oiseaux noirs qui atterrissaient sur la plaine, sur les taches claires, sur les taches sombres, indistinctement. Il avait mis son pantalon de velours, ses brodequins fourrés, plusieurs pulls de laine sous l’anorak, des mitaines et un bonnet et s’était élancé pour les rejoindre.

Toute l’après-midi il avait couru après les corbeaux. En hurlant, vociférant, poussant des cris de guerre ou de rage, agitant les bras, tapant des mains, comme s’il avait voulu chasser ces milliers d’oiseaux. Il avait poursuivi le spectre noir de la plaine. Les corbeaux restaient silencieux et bougeaient à peine, opposant une sérénité presque mécanique à sa fureur de forcené. Ils s’éloignaient juste assez pour se mettre hors de sa portée, s’envolaient de nouveau quand il se rapprochait trop. Ils changeaient de place mais ne quittaient pas l’espace du rectangle délimité par les voies de communication.

La nuit tombée, Jacques avait regagné la maison, les joues et le nez rouges de froid. Sans dire un mot à la mère qui lisait un journal illustré au coin du feu, il était monté aussitôt à sa chambre et là, assis à sa table de travail, il avait écrit en travers d’une feuille blanche :

J’ai couru après les corbeaux.

Le lendemain, après avoir aidé le père tout le matin à scier et rentrer du bois de chauffage, il prit son vélo et se rendit au bourg voir l’oncle Johannès, la seule personne savante de la famille – un oncle marginalisé par ses connaissances, car les intellectuels étaient perçus comme des fainéants. Johannès avait fait des études secondaires, arrêtées pour des raisons inconnues l’année d’avant le bac, et se piquait d’être ornithologue à ses heures. Il déplia la feuille que lui tendait Jacques, relut plusieurs fois le texte, consulta quelques ouvrages ornés de dessins et de photos d’oiseaux avant de délivrer lentement son commentaire éclairé.

- Le corbeau est un oiseau passereau de la famille des corvidés, mesurant plus de soixante centimètres de longueur, au plumage tout noir, devenu très rare en France. Il est donc fort douteux que tu aies rencontré de tels spécimens, qu’on appelle d’ailleurs les grands corbeaux. Les oiseaux que tu évoques sont probablement des corneilles, ou des corbeaux corneilles, espèce voisine de plus petite taille, elle aussi de la famille des corvidés, comme les choucas, les freux, les pies et les geais. Tu dois donc dire, au nom de la vérité scientifique : j’ai couru après les corneilles.

Prenant congé de l’oncle savant, Jacques pédala jusqu’à la ville proche d’une dizaine de kilomètres dont il fréquentait le lycée. Il alla voir un camarade de sa classe dont le père, enseignant à la retraite, avait fait paraître un livre (qu’on ne trouvait dans aucune librairie) et publiait des poèmes dans des revues littéraires, de la poésie classique.

L’ex-professeur se plongea d’abord dans plusieurs dictionnaires de la langue française avant de revenir à la surface du monde. Il eut un air sévère et, sans regarder le jeune homme, serrant la feuille entre ses doigts crispés, prononça des mots définitifs.

- Sans être absolument incorrecte, cette expression « courir après » n’apparaît pas d’un usage très relevé ; certains auteurs la qualifieraient de familière. Il vaut mieux, à mon sens, écrire : j’ai couru derrière les corbeaux.

- Derrière, reprit Jacques d’un ton dubitatif, visiblement peu convaincu par la suggestion, on a l’impression que je ne cherche pas à les atteindre, que je cours à la même vitesse et reste à la même distance, comme dans un manège. Je n’y suis peut-être pas parvenu (car ils se déplaçaient plus vite que moi) mais j’ai tenté de les attraper.

Mais l’ancien professeur n’appréciait pas que l’on discute son autorité. Il reposa la feuille sur la table, le texte tourné vers son contradicteur.

- De toute façon, tu n’as pas à employer une expression familière. Cela ne se fait pas. Ton style doit être soutenu, surtout si tu as la prétention d’écrire et de donner à lire tes œuvres.

Et il ajouta méchamment, ce qui lui permit de délivrer son unique sourire :

- Si l’on peut appeler ça une œuvre…

Jacques regagna sa maison dans la plaine, en pédalant vite pour moins sentir le froid qui s’intensifiait avec le soir. Mais il ne put arriver avant la nuit tombée. Les parents étaient déjà en train de manger la soupe, une soupe de légumes non moulinée, avec des morceaux de pain sec jetés au milieu des morceaux de patates, de carottes et de poireaux dans une eau salée. Le poêle ronflait. La chatte dormait dans un coin de la pièce, enroulée sur un vieux sac de jute. Il se réchauffa en mangeant une assiette de soupe sans rien dire. Personne ne disait jamais rien. Seule la bise qui passait sous la porte et entre les interstices des fenêtres émettait un sifflement criard.

Les parents se levaient et se couchaient de bonne heure. Une habitude de la campagne. Resté seul dans la grande cuisine, Jacques déplia la feuille de papier et relut le texte à la lumière trouble de l’ampoule trop faible. J’ai couru après les corbeaux. Cela lui convenait, car cela correspondait à la réalité, du moins à celle qu’il avait vécue. Bloqué dans son élan créateur, il ne pouvait cependant se ranger aux arguments de ses détracteurs et des spécialistes. Quelque chose lui disait que la vérité était de son côté, bien qu’il n’eût su l’expliquer. Il était trop jeune alors, trop jeune encore pour savoir que les puristes vous empoisonnent la vie comme ils se sont empoisonné la leur. Il écrivit de nouveau la phrase. J’ai couru après les corbeaux. C’était à la fois le titre et le texte. Du moins une partie du texte, car il comptait bien le développer. Demain ou plus tard. Le temps importait peu. Toute sa vie on ne fait que développer quelques phrases conçues à l’adolescence, on leur cherche une suite, on les poursuit, on court jusqu’à la fin après son œuvre.

JEAN-JACQUES NUEL

Commenter cet article